13 octobre 2026

Seneinfo

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Le 11 février 1990, après 27 années et 190 jours de prison, le Sud-Africain Nelson Mandela qui avait été condamné à la réclusion à la perpétuité au plus fort de la période de ségrégation raciale, retrouve la liberté. Retour en cinq questions sur les circonstances et les conséquences de cette libération dont les images avaient fait à l’époque le tour du monde. Entretien avec Jean Guiloineau, biographe (1) du dirigeant historique noir et futur président de l’Afrique du Sud démocratique et multiraciale.

RFI : Les Sud-Africains célèbrent ce 11 février le 30e anniversaire de la libération de Nelson Mandela. Pourriez-vous nous rappeler les circonstances qui ont rendu possible cette libération ?

Jean Guiloineau : L’évènement principal dont la sortie de prison de Nelson Mandela n’était qu’une des consĂ©quences, c’était l’arrivĂ©e de Gorbatchev au pouvoir Ă  Moscou. Les rĂ©formes engagĂ©es par ce dernier ont conduit Ă  la chute des rĂ©gimes communistes en Europe. C’est la fin de la guerre froide et la fin de la politique internationale fondĂ©e sur les rivalitĂ©s entre les deux superpuissances qu’étaient alors les Etats-Unis et l’Union soviĂ©tique. L’Afrique du Sud Ă©tait l’un des principaux alliĂ©s de Washington sur le continent africain pendant la Guerre froide. Or dans les annĂ©es 1980, avec les signes d’essoufflement du communisme, cette alliance Ă©tait devenue encombrante pour les Etats-Unis, d’autant que la majoritĂ© noire, victime de terribles violences policières, Ă©tait proche de l’explosion. Sous la pression de Washington, Pretoria n’avait d’autre choix que de nĂ©gocier avec le Congrès national africain (ANC) et notamment avec son dirigeant Nelson Mandela, qui s’était imposĂ© comme le leader incontournable de la majoritĂ© noire du pays. Les nĂ©gociations ont commencĂ© dès 1987 sous le prĂ©sident Pieter Botha et ont Ă©tĂ© menĂ©es Ă  leur terme par Frederik de Klerk qui annonça au Parlement le 1er fĂ©vrier 1990 la dĂ©cision de son gouvernement de libĂ©rer Mandela. L’apartheid sera officiellement aboli en juin 1991. A mon avis, rien ne symbolise le changement de paradigme politique Ă  l’époque que l’incident qui a eu lieu au dĂ©but des nĂ©gociations. Mandela qui est encore en prison Ă©tait invitĂ© Ă  prendre le thĂ© Ă  la prĂ©sidence par le couple prĂ©sidentiel. A l’entrĂ©e du salon oĂą Pieter Botha et sa femme attendent leur invitĂ©, le ministre de la Justice qui est en quelque sorte le geĂ´lier en chef de Mandela et qui l’accompagne, se rend compte tout d’un coup que les lacets des chaussures de Mandela Ă©taient dĂ©faits. Qu’est-ce qu’il fait ? Le ministre s’agenouille pour faire les lacets du plus cĂ©lèbre prisonnier du monde sous sa charge. Tout un symbole !

Une foule immense attendait Mandela le 11 février 1990, lorsqu’il sortit de prison la main dans la main avec son épouse Winnie. Comment s’explique cette popularité alors qu’à part quelques proches qui avaient le droit de lui rendre visite en prison et ses co-détenus, personne ne l’avait aperçu depuis 1964 ?

En effet, condamnĂ© en 1964 Ă  la prison Ă  vie, Mandela restera incarcĂ©rĂ© 27 ans, d’abord sur l’île de Robben Island jusqu’à 1982, avant d’être transfĂ©rĂ© Ă  Pollsmoor et enfin Ă  la prison Victor Verster, situĂ©e dans la ville de Paarle, Ă  une soixantaine de kilomètres au nord du Cap. Pendant ces longues trois dĂ©cennies, ses amis et son Ă©pouse Winnie Mandela ont tout fait pour garder vivace sa mĂ©moire. Dans les annĂ©es 1980, je me souviens d’avoir vu des posters Ă  son effigie ornant les murs des bidonvilles. Winnie Mandela rencontrait les leaders Ă©trangers en visite en Afrique du Sud pour leur parler de la cause des noirs que dĂ©fendait son mari. Et puis, il y a eu en juillet 1988, au stade Wembley de Londres, Ă  l’occasion du soixante-dixième anniversaire de Mandela, ce concert de rock monstre en prĂ©sence de Harry Bellafonte, Whitney Houston et Stevie Wonder. Ce concert qui Ă©tait suivi par 72 000 spectateurs et 200 millions de tĂ©lĂ©spectateurs, a fait de Mandela cette icĂ´ne de libertĂ© emprisonnĂ©e qu’il Ă©tait devenu et Ă  laquelle les Sud-Africains noirs pouvaient s’identifier. C’est dans ces annĂ©es-lĂ  que le mythe Mandela est nĂ©.

Tout le monde garde en tĂŞte l’image de Nelson et Winnie Mandela, sortant de prison, main dans la main et les poings levĂ©s. Les hommes et femmes rassemblĂ©s devant la porte de la prison ce 11 fĂ©vrier 1990 les voient sortir, mais est-ce qu’ils savent-ils oĂą ils vont ?

Ils franchissent la porte de la prison Victor Verster vers 15 heures. Ils montent dans la voiture qui doit les conduire au Cap. ArrivĂ©s Ă  leur destination, ils traversent Ă  pieds la vaste place devant la mairie oĂą une foule immense s’était rassemblĂ©e. C’est du balcon de l’HĂ´tel de ville que Mandela prononcera son premier discours d’homme libre. Pour renouer le fil de la conversation avec son peuple, il dira en commençant qu’il a toujours combattu la domination blanche ainsi que la domination noire, et a rappelĂ© qu’il avait consacrĂ© sa vie Ă  « l’idĂ©al d’une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique et libre dans laquelle tous vivraient ensemble, dans l’harmonie, avec d’égales opportunitĂ©s Â». C’était exactement ce qu’il avait dit au tribunal, vingt-sept ans plus tĂ´t, en concluant sa plaidoirie au procès de Rivonia, avant de se voir condamnĂ© Ă  prison Ă  vie pour « haute trahison et tentative de renversement par la force du gouvernement Â». Au Cap, il se fait siffler par les jeunes noirs venus l’écouter, car ceux-ci attendaient un discours de guerre. Il leur a donnĂ© un discours de paix. C’est ce qui avait d’ailleurs Ă©tĂ© nĂ©gociĂ© avec les autoritĂ©s. Mandela a jouĂ© le jeu. Non seulement parce qu’il avait donnĂ© sa parole, mais surtout parce qu’il Ă©tait conscient que s’ils appelaient la jeunesse Ă  prendre les armes, comme il aurait pu très bien le faire, il aurait fait basculer son pays dans la guerre civile. Ce n’était pas ce qu’il souhaitait pour les siens ni pour le pays en gĂ©nĂ©ral.

Ses héritiers se demandent aujourd’hui s’il ne s’était pas trompé le 11 février en n’appelant pas les jeunes à poursuivre la révolution…

Mandela n’était pas un pacifiste Ă  la Gandhi. Il avait dĂ©fendu la lutte armĂ©e. C’est lui qui a créé en juin 1961 l’Umkhonto we Sizwe, la branche armĂ©e de l’ANC, mais il n’a jamais oubliĂ© que le rapport de force Ă©tait dĂ©favorable aux noirs. C’est la leçon qu’il a retenue de sa rencontre en 1962 avec les leaders du mouvement de libĂ©ration algĂ©rien, pendant sa tournĂ©e clandestine dans une dizaine de pays d’Afrique.Houari BoumĂ©diène et Ahmed Ben Bella qu’il a rencontrĂ©s au moment oĂą se signaient les Accords d’Evian, lui ont expliquĂ© une chose fondamentale : face Ă  la puissance militaire des colonisateurs, aucune perspective de victoire militaire pour les colonisĂ©s n’était envisageable. Et d’ailleurs les AlgĂ©riens n’avaient pas remportĂ© une victoire militaire, mais une victoire politique, lui ont dit ses interlocuteurs. On lui a Ă©galement dit que pour crĂ©er les conditions d’une victoire politique, il fallait engager la lutte armĂ©e. Mandela s’en souviendra toute sa vie.

Cette sortie de prison ne sera pas particulièrement gaie pour Mandela sur le plan personnel. Ses relations sont difficiles avec Winnie et elles conduiront au divorce…

Lorsque Mandela sort de prison, c’est un vieil homme. Il avait rencontrĂ© Winnie en 1958. Ils se sont mariĂ©s, et ont eu 2 enfants ensemble. A la fin des annĂ©es 1950, Nelson Mandela Ă©tait dĂ©jĂ  entrĂ© dans la clandestinitĂ©. Il rendait visite Ă  sa famille de temps en temps. Et puis, il y a eu leprocès de Rivonia. Vingt-sept annĂ©es de sĂ©paration. Lorsque Nelson et Winnie se retrouvent en 1990 et peuvent revivre comme un couple normal, c’est trop tard. La vie Ă©tait passĂ©e. RestĂ©e avec les enfants, Winnie Mandela avait dĂ» faire face seule Ă  des problèmes insurmontables pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille et assurer sa sĂ©curitĂ©. MariĂ©e Ă  l’homme le plus haĂŻ de l’establishment afrikaner, elle Ă©tait constamment persĂ©cutĂ©e par la police et ses agents. On lui crevait les pneus de sa voiture, on balançait des briques par la fenĂŞtre de sa maison Ă  Soweto…

Mais Mandela ne l’a jamais laissĂ©e tomber. Ses Lettres de prison (2) que j’ai traduites rĂ©cemment en tĂ©moignent. Il a Ă©crit rĂ©gulièrement aux autoritĂ©s pour leur demander de laisser son Ă©pouse et ses enfants vivre une vie normale. Winnie, pour sa part, a Ă©tĂ© un porte-parole exemplaire de son mari, se battant inlassablement pour la cause. On l’a accusĂ©e d’avoir menĂ© une vie personnelle dissolue. Lorsque Nelson Mandela sort de prison, ils ne se connaissent plus vraiment. Pendant le procès pour le divorce, il lui reprochait de ne jamais venir dans la chambre Ă  coucher quand il Ă©tait rĂ©veillĂ©. Je crois la goutte d’eau qui a fait dĂ©border la vase, c’était lorsque, pendant un dĂ©placement en Suède pour ĂŞtre au chevet de son vieil ami Olivier Tambo, il a appelĂ© Winnie qui se trouvait alors aux Etats-Unis dans la luxueuse propriĂ©tĂ© de Diana Ross, c’est son amant qui a rĂ©pondu au tĂ©lĂ©phone. Ils se sĂ©pareront en 1996, après trente-huit annĂ©es de mariage. Il faut rappeler aussi que pendant toute la pĂ©riode des nĂ©gociations avec le gouvernement, les frasques de Winnie ont Ă©tĂ© utilisĂ©es contre son mari par les autoritĂ©s. Il y avait autant de raisons personnelles que de raisons politiques dans leur divorce.

Auteur : Rfi