31 octobre 2026

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Les confidences de l’ancienne ministre Oulimata Sarr : « J’ai repris le fil de mes aspirations profondes »

Lors de la première édition africaine du forum Goalkeepers à Dakar, l’ancienne ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération, Oulimata Sarr, a brisé le silence sur son départ du gouvernement en octobre 2023. Évoquant un moment « libérateur », la dirigeante raconte comment elle s’est affranchie de la politique politicienne pour revenir à sa vocation première : l’autonomisation économique des femmes rurales. De l’héritage de sa grand-mère aux serres agricoles solaires financées avec la Fondation Gates, en passant par un plaidoyer sans détour pour une intelligence artificielle accessible en wolof, récit d’une reconversion portée par une vision disruptive du développement.

​Il est des départs qui ressemblent à des ruptures, mais qui deviennent de véritables points de départ. Pour Oulimata Sarr, le mois d’octobre 2023 restera celui d’une libération. Lorsqu’on lui annonce qu’elle ne fait plus partie de l’attelage gouvernemental, l’ancienne ministre ne vit pas cet épisode comme une fin de parcours. Bien au contraire. Elle y voit une occasion inédite de reprendre le fil de ses aspirations profondes.

​« C’était mon moment le plus libérateur parce que je n’avais plus de patron. J’étais libre », a-t-elle confié devant l’assistance de Goalkeepers, lors de cette première édition dakaroise. Après plus de trois décennies d’une carrière professionnelle bien remplie, entamée à l’âge de 22 ans, elle découvre une sensation nouvelle : celle de ne plus répondre à une hiérarchie. « Pour la première fois de ma vie, j’étais libre », a-t-elle insisté. Une liberté qu’elle choisit de consacrer entièrement à une passion qui l’accompagne depuis sa jeunesse : la cause des femmes. Car derrière le parcours de l’ancienne ministre se cache une femme qui, avoue-t-elle, aurait voulu être activiste.

​Née à Dakar, où elle a effectué sa scolarité à l’institution Sainte-Jeanne-d’Arc avant de poursuivre ses études supérieures au Canada, Oulimata Sarr présente son engagement comme le véritable fil conducteur de son existence. Du mouvement estudiantin aux différentes organisations internationales dans lesquelles elle a servi, elle revendique une grande constance : prendre une part active aux combats collectifs.

​La grand-mère qui a tracé le chemin

​Dans son récit, l’ancienne ministre remonte aux origines de cet engagement. Elle évoque avec une émotion contenue sa grand-mère, Khadidio, une femme analphabète qui n’avait jamais fréquenté l’école, mais qui occupait une place prépondérante dans la vie économique et sociale de sa communauté. À Kaolack, cette dernière gérait une importante tontine et présidait une association de commerçantes au marché. Une figure tutélaire qui a profondément marqué sa petite-fille bien avant que celle-ci n’accède aux plus hautes responsabilités publiques.

​« Moi, je suis debout sur les épaules d’une grand-mère », a-t-elle martelé. À travers cette confidence, Oulimata Sarr rend hommage à ces pionnières qui, sans diplôme ni reconnaissance institutionnelle, ont exercé un leadership naturel et porté haut les valeurs d’équité. Cet héritage familial prend aujourd’hui toute sa dimension avec la création de sa fondation, Awe Legacy Foundation, dont le nom renvoie explicitement à la notion de transmission. Après son retrait des affaires publiques, elle a décidé de faire de l’autonomisation économique des femmes rurales le cœur battant de son nouvel engagement.

​Des femmes qui réclament du travail, pas de l’assistance

​Cette orientation est également le fruit de son immersion sur le continent africain. Lors d’un déplacement à Maiduguri, dans le nord-est du Nigeria, elle rencontre des survivantes de l’enlèvement des lycéennes de Chibok par Boko Haram, devenu le symbole mondial de la campagne « Bring Back Our Girls ». Ce que ces jeunes femmes lui demandent la marque au fer rouge. Elles ne réclament pas une simple assistance humanitaire ; elles veulent travailler, entreprendre et reconquérir leur dignité économique.

​« Nous, nous voulons des activités génératrices de revenus. Nous voulons travailler. Nous voulons une redynamisation économique », lui ont-elles lancé. Un appel identique lui sera adressé par d’autres femmes rencontrées au Niger et au Burkina Faso, notamment à Dosso. Certaines lui racontent même que, dans leurs communautés, la nature des cadeaux de mariage a drastiquement changé : au lieu de meubles ou d’objets traditionnels, elles reçoivent désormais des récipients destinés à aller puiser de l’eau. « On leur offre des âmes », rapporte-t-elle, en référence à cette charge quotidienne harassante qui les prive de tout temps libre.

​Pour Oulimata Sarr, ces témoignages révèlent une urgence : il est impossible de parler d’autonomisation sans s’attaquer de front aux contraintes économiques et sociales qui entravent la capacité entrepreneuriale des femmes. Sa fondation a donc fait le pari d’une approche disruptive, baptisée « business unusual ». Le principe consiste à mettre à la disposition des femmes rurales des serres agricoles de 500 mètres carrés, équipées de mini-forages et de pompes solaires. L’objectif est de leur permettre de produire, de commercialiser et de générer leurs propres revenus en toute autonomie.

​Une première serre pilote a été installée à Sangalkam, avant que le programme ne s’étende à d’autres localités, notamment dans la région de Louga. Malgré les réticences initiales de certains bailleurs de fonds, les premiers résultats ont fini par emporter la conviction. Selon l’ancienne ministre, certaines bénéficiaires parviennent aujourd’hui à générer entre 1 000 et 3 000 dollars par cycle. Après avoir financé sur fonds propres les cinq premières serres au Sénégal, l’organisation a reçu en 2025 le soutien de la Fondation Gates pour installer dix serres supplémentaires. Aujourd’hui, le réseau compte quinze serres agricoles fonctionnelles à travers le pays.

​« Ne parlons pas d’intelligence artificielle sans les fondamentaux »

​Mais pourquoi délivrer ce message lors d’une rencontre internationale axée sur l’innovation et l’intelligence artificielle ? Pour Oulimata Sarr, la réponse réside dans les besoins fondamentaux exprimés par ces femmes rurales, trop souvent oubliées des grands forums technologiques.

​« Moi, je suis venue vous porter le message de ces femmes qui ne sont pas dans cette salle aujourd’hui », a-t-elle lancé à l’assistance. Ces femmes savent parfaitement que le monde bouge et que la technologie accélère les mutations. Mais elles rappellent que la révolution numérique ne pourra être inclusive sans des préalables élémentaires : l’accès à Internet, l’électrification et des solutions d’intelligence artificielle adaptées aux langues nationales. Elle cite notamment les notes vocales WhatsApp que ces agricultrices s’échangent au quotidien en wolof. Pour elle, l’intelligence artificielle doit impérativement intégrer leurs réalités linguistiques plutôt que de demeurer une technologie élitiste.

​Son plaidoyer dépasse ainsi le cadre de l’innovation stricto sensu pour poser le débat de l’inclusion numérique et du rôle central des femmes rurales dans la transformation technologique du continent. Aux nombreux jeunes venus assister à Goalkeepers, l’ancienne ministre a lancé un vibrant appel à l’action. Rappelant l’adoption en 2015 des 17 Objectifs de développement durable (ODD) par les 193 États membres des Nations unies, elle a affirmé que la nouvelle génération doit impérativement prendre le relais.

​Alors que son propre parcours s’est longtemps identifié à l’ODD 5 (Égalité entre les sexes et autonomisation des femmes), elle a vivement encouragé les jeunes à s’emparer de l’ODD 9, dédié à l’industrie, à l’innovation et aux infrastructures, en investissant massivement la recherche, la science et la tech. De la politique au militantisme de terrain, de l’héritage de sa grand-mère aux serres solaires du monde rural, Oulimata Sarr revendique une seule et même boussole : l’engagement inconditionnel. Son départ du gouvernement n’aura pas signé le retrait d’une femme d’État, mais plutôt le grand retour d’une militante de la première heure, portée par une certitude absolue : le développement de l’Afrique ne se fera ni sans ses femmes, ni sans sa jeunesse.

Yandé DIOP.