Un petit pas ou une rĂ©volution ? L’annonce du remplacement du franc CFA par l’Eco dans huit d’Afrique de l’Ouest laisse ouvertes de nombreuses questions quant Ă sa portĂ©e, symbolique ou rĂ©elle, pour les Ă©conomies et pour l’homme de la rue.
Samedi Ă Abidjan, le prĂ©sident ivoirien Alassane Ouattara a dressĂ© les grandes lignes de l’accord conclu entre les huit pays de l’Union Economique et MonĂ©taire Ouest Africaine (UEMOA) qu’il reprĂ©sentait (BĂ©nin, Burkina Faso, CĂ´te d’Ivoire, GuinĂ©e-Bissau, Mali, Niger, SĂ©nĂ©gal et Togo) et la France.
Ă€ ses cĂ´tĂ©s, son homologue français Emmanuel Macron s’est « fĂ©licité » que l’Eco voit « le jour en 2020 », en expliquant avoir « entendu » les critiques au sujet du franc CFA.
« Le moment historique que nous vivons aujourd’hui fait Ă©cho Ă notre engagement pour le changement! Le passage du FCFA Ă l’Eco est une merveilleuse nouvelle pour l’avenir des pays qui l’utilisent! », se rĂ©jouit sur Twitter l’Ă©conomiste togolais Kako Nubukpo, connu pour ses positions anti-franc CFA.
Selon ces annonces, trois choses essentielles vont changer, dont le nom de la monnaie, puisque l’Eco va remplacer le FCFA et ses accents post-coloniaux. La rĂ©forme marquera aussi la fin du dĂ©pĂ´t de la moitiĂ© des rĂ©serves de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) auprès de la Banque de France. Et Paris ne nommera plus de reprĂ©sentants dans les instances de gouvernance de la BCEAO et de l’UEMOA.
En revanche, la paritĂ© fixe avec l’euro du futur Eco est maintenue, bien qu’elle soit critiquĂ©e par des Ă©conomistes africains, et Paris conservera son rĂ´le de garant financier.
‘De quoi ĂŞtre confus’
Plusieurs zones d’ombres persistent nĂ©anmoins.
Quand les coupures en Eco remplaceront-elles les billets en francs CFA dans la poche des consommateurs ouest-africains ?
Comment ce projet de rĂ©forme du franc CFA va-t-il s’articuler avec celui de monnaie unique, Ă©galement baptisĂ©e Eco, initiĂ© par la CĂ©dĂ©ao, qui compte en son sein des pays non-membres de la zone franc comme le Nigeria, le gĂ©ant anglophone d’Afrique de l’Ouest?
« Il y a de quoi ĂŞtre confus », a soulignĂ© sur Twitter l’Ă©conomiste ivoirien Mamadou Koulibaly, candidat d’opposition Ă la prĂ©sidentielle dans son pays l’an prochain.
« Cette rĂ©forme a quel avantage pour les populations? Elles y gagnent quoi? Franchement, rien du tout. Mais ça offre l’avantage de susciter le dĂ©bat sur les alternatives possibles », estime l’Ă©conomiste bĂ©ninoise Donaldine AmangbĂ©dji.
« Par contre, la monnaie unique est un enjeu plus sérieux. Si nous avons la même monnaie que le Nigeria, le Ghana, nous autres petits pays comme le Bénin, le Togo, ça nous arrange du point de vue économique ».
Mais « il se trouve que beaucoup de pays de la CĂ©dĂ©ao ne sont pas prĂŞts. Si on crĂ©e une monnaie dans ces conditions, la monnaie sera totalement dĂ©valuĂ©e. Il y en a qui disent que le risque vaut le coup d’ĂŞtre pris, d’autres redoutent une aventure », souligne Mme AmangbĂ©dji.
« In fine, c’est une avancĂ©e, mais pas une rĂ©volution, ni une rupture fondamentale », juge sur Facebook l’Ă©conomiste sĂ©nĂ©galais Felwine Sarr. Il souligne aussi qu’il faut « éviter » que le projet de monnaie unique Ă l’Ă©chelle de la CĂ©dĂ©ao soit « dĂ©viĂ©, rĂ©cupĂ©rĂ© ou dĂ©voyĂ© par cette rĂ©forme (du franc CFA) qui pour l’heure ne concerne que les aspects les plus symboliques, mais laisse d’importants Ă©lĂ©ments de l’ancienne relation » avec la France.
Globalement, la presse d’Afrique de l’Ouest se montrait dubitative quant Ă la rĂ©forme annoncĂ©e Ă Abidjan.
« Franc CFA et Eco: bonnet-blanc, blanc-bonnet », titre le journal d’opposition ivoirien « Notre Voie », tandis que pour Le Quotidien de Dakar, « si la façade a changĂ©, rien n’a bougĂ© dans le fond ».
‘Des Ă©chos jusqu’au nord du Mali en guerre’
Pour l’Ă©conomiste sĂ©nĂ©galais Makhtar Diouf, cette rĂ©forme constitue un « non-Ă©vĂ©nement » dont des pays comme le Ghana et le Nigeria « n’ont que faire ».
L’annonce a eu des Ă©chos jusqu’au nord du Mali en guerre. « Je prĂ©fère l’Eco, parce que ça nous rend plus libre », a confiĂ© Ă l’AFP Kali DramĂ©, un tailleur de Tombouctou. Pour son concitoyen Mahouloun Bagna, maçon, changer la monnaie dans un pays en proie aux violences jihadistes n’est toutefois pas la prioritĂ©. « On prĂ©fère ĂŞtre en sĂ©curitĂ© d’abord », dit-il.
Ă€ Dakar, Matar Mboup, agent de transit, s’interroge. « J’aimerais savoir quel sera l’impact positif de l’Eco dans notre vie ». D’autres posent la question d’Ă©ventuelles « arrière pensĂ©es » de la France. « Si aucun piège ne nous est cachĂ©, c’est une bonne chose », estime avec prudence Mamadou Abdoulaye Ndiaye, vendeur de T-shirts.
Philosophe, Massamba Mbaye, qui vend des objets d’art, compare la monnaie Ă un boubou: « Qu’il soit blanc ou noir, l’essentiel est qu’on puisse le porter. Que ça s’appelle franc CFA ou Eco, l’essentiel est qu’il soit disponible ».
tv5 monde

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